

25 juin 2025
Pour des raisons strictement juridiques, nous ne pouvons pas diffuser de photos du lieu de la saisie. Mais croyez-nous, leur histoire se suffit à elle-même.
Ce mercredi 25 juin, l’équipe du refuge Le Rêve d’Aby s’est rendue dans la province de Namur pour porter secours à des cochons négligés par leur propriétaire. Ce que nous pensions être une intervention déroutante, comme nous en connaissons malheureusement trop, s’est rapidement transformé en cauchemar.
Nous arrivons en début d’après-midi chez un petit agriculteur local, dans une ferme qui de l’extérieur déjà, semble à l’abandon. Le bâtiment peine à tenir debout, une odeur nauséabonde flotte dans l’air, mais ce n’était qu’un avant-goût.
Derrière une lourde porte, des couloirs plongés dans une obscurité quasi totale. La lumière du jour ne filtre nulle part, et l’éclairage artificiel peine à percer l’ombre. Nous marchons dans un mélange d’excréments et d’urine. En fond sonore, une vieille radio dissimulée sous une couche de crasses diffuse de la musique, renforçant l’atmosphère effroyable de cet endroit, comme si tout cela faisait partie d’une sinistre normalité.
Dès les premiers instants, nous découvrons une truie de race Piétrain enfermée dans une cage de mise-bas souillée. Elle est allongée sur le béton, incapable de bouger. Devant elle, une bouillie de pain moisi, d’eau et de lait croupit dans une mangeoire sale, son seul repas pour tenter de nourrir ses dix porcelets. Rappelons que ces cages, qui empêchent toute interaction entre la mère et ses petits, sont malheureusement toujours légales en Belgique.
À mesure que nous progressons dans ce bâtiment lugubre, l’air devient irrespirable. Il est impossible de s’y tenir debout, impossible d’y entrer à plusieurs. Et pourtant, des animaux vivent ici.
Les mâles, sont enfermés au fond d’un couloir étroit, chacun dans de minuscules espaces bétonnés, parfois à deux par case, pataugeant dans 10 cm de souillures sans endroit sec pour se coucher. Aucun accès à de l’eau n’est visible, et pour seul aliment, quelques morceaux de pain rassis jetés à même le sol. Leurs regards sont pétrifiants, chacun d’eux nous supplie silencieusement de les sortir de là. Malheureusement, faute de place dans les refuges, seuls deux d’entre eux auront la chance d’échapper à cet enfer.
Nous avons donc emmené les deux qui nous étaient autorisés, sans possibilité de choisir, ce qui dans le fond nous soulage aussi, car comment choisir parmi ces martyrs lesquels auront le droit de vivre ?
L’état sanitaire de nos deux nouveaux protégés est déplorable : inflammations des membres, jarrets gonflés, difficultés à se déplacer, blessures infectées et non soignées. Les conditions de vie dégradantes dans lesquelles ils étaient maintenus entraînent des troubles du comportement, les cochons se battent entre eux, ou se blessent parfois même seul par ennui.
Leur corps est amaigri et terriblement sale, une couche de souillure à l’odeur insoutenable, adhère à leur peau. L’un est bouclé, l’autre non, il s’agit pourtant d’une loi imposée pour assurer la traçabilité et l’enregistrement des animaux.
À leur arrivée au refuge, Lucien (de race Piétrain) et Séraphin (de race Large-white), se sont précipités sur leur écuelle d’eau, assoiffés au point que nous avons dû les stopper, la quantité qu’ils tentaient d’absorber risquait de les rendre malades. Ils ont ensuite reçu leur premier vrai repas : des fruits et des légumes. C’est dans un concert de bruits de mastication que nos deux rescapés ont pour la première fois, laissé éclater une joie simple. Ils ont immédiatement été examinés par notre vétérinaire et sont actuellement tous deux sous traitement pour leurs inflammations. Ils n’étaient jamais sortis de leur mouroir.
Il est aujourd’hui essentiel pour nous de vous rappeler ceci : derrière chaque tranche de jambon, il y a une histoire, une histoire tristement ordinaire, et pourtant insoutenable. Celle de Lucien et de Séraphin, par exemple. Leur histoire n’a rien d’exceptionnel. Bien au contraire, elle reflète la réalité quotidienne de millions de cochons. Dans les différents élevages, les cochons sont confinés à même le béton dans des espaces exigus, parfois sur des caillebotis destinés uniquement à évacuer l’urine et les excréments. Pourtant, selon leur éthologie, les cochons sont des animaux intelligents, sensibles, naturellement propres, qui organisent leur espace de vie en zones distinctes et évitent de se souiller.
Ces conditions de détention, parfaitement légales, bafouent tous leurs besoins fondamentaux. Et tout cela pour remplir des étalages de charcuterie. En 2024, rien qu'en Belgique, 9,4 millions de cochons ont été abattus pour la consommation. 9,4 millions de vies passées dans l’ombre, souvent dans la souffrance, invisibles derrière les emballages d’une côte de porc. 9,4 millions d’histoires comme celles de Lucien, de Séraphin, de Junior, de Rose ou de Zoé.
Ce que nous avons vécu comme un cauchemar n’est dans notre société, qu’une souffrance banalisée dans l’élevage intensif. Il est temps de cesser de la considérer comme une fatalité.
Pour Lucas, responsable terrain du refuge, cette intervention reste un véritable crève-cœur : « Nous avons dû partir le cœur brisé en laissant derrière nous des animaux condamnés à souffrir…. C’est insoutenable. Nous espérons sincèrement que leur situation changera très vite et que des mesures seront prises à leur égard.»






























